31.05.2011
ANCHÉ-VOULON, nouvelle policière.
Voici l'intégralité de ma nouvelle dont un court extrait est paru dans le livret créé par le JAP languedocien (le jardin des Auteurs de Polars), à l'occasion du FIRN 2011 de Frontignan.
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26.04.2010
A VENIR...
Les samedis 10 juillet et 7 août, à FRONTIGNAN, dans le cadre de "l'Ete des Auteurs", vous pourrez me rencontrer le matin, de 9 H à 13 heures, sur la place de l'Hôtel de Ville : le 10 juillet devant L'Hippocampe et le 7 août devant BOUMAZA, chez Ludovic et Sandy.
Le vendredi 16 juillet 2010, à VIC LA GARDIOLE, rencontre culturelle pour une chaude nuit sous les étoiles. Ecrivains, artistes de toutes catégories (des vrais) vous feront partager leur passion.
19:03 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : manifestations, sete, frontignan, vic la gardiole, bassin de thau, livre, art, roman, policier, suspens
27.03.2010
PREMIERES PAGES
PROLOGUE
Elle s’est habillée. D’un corsage blanc et d’une jupe sombre. Elle laisse sa chevelure brune se répandre sur ses épaules, adoucissant ainsi un faciès légèrement anguleux. Front haut et bombé, pommettes saillantes et bouche pulpeuse mettent en valeur des yeux ensorcelants : des prunelles noires bordées de cils longs, naturellement recourbés, si épais qu’ils leur confèrent une infinie douceur. En même temps qu’une souffrance. Quand ce regard-là vous scrute vous êtes irrémédiablement transporté ; homme ou femme, vous avez envie d’aller à sa rencontre ; empreint de tendresse et de fragilité, il attire et captive. Accentuant leur galbe, elle dépose sur ses lèvres un rouge soutenu. Un peu trop, sans doute, pour sa peau claire. De cette face outrageusement fardée émerge une vulgarité qui éclipse le velouté des yeux. Elle se recoiffe du bout des doigts et plante son regard dans le miroir. Elle fixe son reflet, paraît se concentrer, réfléchir ; un subtil sourire se met à flotter sur son visage. Lorsque la sonnette d’entrée retentit, elle sursaute, ses traits se figent dans la tristesse. Une dernière fois elle contemple son image dans la glace, lui décochant un affreux rictus. Puis elle enfile ses escarpins noirs, effleure la poche de sa jupe et dévale les escaliers menant au hall d’entrée, aussi vite que lui permettent ses hauts talons. Au passage elle s’arrête devant le salon, inspectant la pièce comme pour vérifier que rien ne manque, que tout est parfait. Le carillon la rappelle à l’ordre, impatient. Elle se rue vers la porte. Visualisant l’écran de contrôle, elle actionne l’ouverture du portail. Elle a deux minutes devant elle. Deux minutes avant que son visiteur n’aborde le perron. Son corps s’arc-boute dans un frisson. Avant de poser la main sur la poignée elle inspire une grande bouffée d’air et enfin résolue, ouvre la porte.
CHAPITRE I
Silencieux, Jérôme Cabrol pénètre dans l’enceinte d’une villa cossue de la rue du Chant des Vagues, une voie étroite au pied du Mont Saint-Clair, quelques mètres à peine dégringolant de la rue Jean Vilar vers la mer. Le lourd et haut portail de fer forgé équipé d’un mécanisme d’ouverture automatique est grand ouvert. Ainsi que les lions couchés trônant au sommet des deux imposants piliers, il note une caméra nichée dans la pierre. Avec regret, il a laissé derrière lui le bleu éblouissant de la mer, miroitant à la faveur d’un soleil printanier mais frileux. Le parc enserrant l’habitation est émaillé de pins ancestraux et de chênes liège, à la taille plus réduite. Dans un angle de la propriété se dresse un kiosque à l’allure désuète. Jérôme fantasme immédiatement sur l’ombre bienfaisante procurée par ces arbres aux heures les plus chaudes de l’été, les petites fêtes improvisées à l’abri de la tonnelle, le chant perçant des cigales. Bien qu’il sache pertinemment le moment mal choisi pour se laisser porter par ses rêveries, c’est plus fort que lui, dès qu’il pénètre dans un lieu inconnu, son imagination vagabonde. Parce que le soleil de ce début d’après-midi ne parvient pas à percer l’épaisse frondaison, des relents de moisissure s’échappent du sol gorgé d’eau. Il les a toujours détestés, ces remugles. Ils lui évoquent sa grand-mère maternelle, disparue alors qu’il n’avait que cinq ans. Sa mère lui a confié que, petit, il allait souvent dormir chez elle. Dans le flou des souvenirs qui lui sont attachés, le giron accueillant et tendre lui échappe, alors qu’émerge distinctement le lit de bois rouge inaccessible à ses petites jambes, recouvert d’un édredon si boursouflé que sa seule vue l’effrayait, et surtout, les draps blancs à la toile rugueuse, à la déplaisante odeur de renfermé.
Entre deux herbes folles Jérôme croit entrevoir des pieds-de-mouton. S’obligeant à ne pas céder à la tentation, il accélère l’allure.
Flanqué de son lieutenant qui peine à suivre son pas, le capitaine Cabrol, vêtu d’un jean et de son sempiternel blouson de cuir noir, dépasse la camionnette de l’Identité Judiciaire déjà sur place et gravit quatre à quatre les marches du perron. Datant de la fin du 19ème, la demeure a été récemment rénovée car la pierre est d’un blanc immaculé. Le bois des huisseries, portes et volets, a été remplacé par un aluminium. Seule l’ouverture d’entrée est d’origine, d’un bois d’acajou chatoyant ornementé de cuivres ciselés, fraîchement astiqués. L’œil-de-bœuf qui la surplombe, avec son admirable vitrail, a également été sauvegardé. Loin de choquer, ce mariage de l’ancien et du contemporain donne à l’ensemble un style incontestable que Jérôme trouve agréable. Le propriétaire des lieux n’a visiblement aucun souci de trésorerie. Et Jérôme, d’envisager la vue, sans nul doute superbe, se déployant du haut des balcons du premier étage ; tantôt une onde d’un bleu intense scintillant sous le soleil, tantôt une mer d’ardoise dont les vagues, dans un concert assourdissant, se fracassent sur l’ocre flamboyant de la falaise.
Après un rapide salut au képi, le planton posté à l’entrée leur indique du menton la direction à suivre.
- Gilles ! Fais le tour du propriétaire et consigne ce que tu jugeras nécessaire. Ensuite rejoins-moi là, dicte le capitaine à son subalterne, pointant l’endroit d’où jaillit une rumeur foisonnante.
Jérôme suit des yeux son lieutenant, grimpant les escaliers quatre à quatre, jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue, happé par le retour de plafond. Le regard pétillant, probablement amusé par l’enthousiasme débordant de son collaborateur, il se dirige posément vers ce qu’il présume être la pièce principale de la demeure, à la double-porte grande ouverte. S’appuyant au chambranle, il enfile gants et chaussons jetables, profitant de l’occasion pour jauger succinctement l’ambiance de la pièce. Tout y est blanc, d’un blanc immaculé, jusqu’au piano à queue habillé d’une multitude de cadres. Seuls un gigantesque Ficus Benjamina et plusieurs tableaux apportent un brin de chaleur à ce cadre élégant mais froid. Des Toffoli. Il en reconnaît la patte, il en a aussi chez lui. Enfin, des copies. Ici, il s’agit évidemment d’originaux. Le mobilier est résolument moderne, sobre et fonctionnel. Une salle immense, où siège, en son centre, une cheminée faussement rudimentaire et sûrement très coûteuse : un foyer ouvert à 360°, dominé par une hotte et un conduit en aluminium brossé. Se rapprochant, Jérôme remarque l’âtre chargé de cendres refroidies et constate que, contrairement à ce qu’il avait évalué du seuil, il est équipé d’un insert, pour le moment relevé, dont les quatre panneaux vitrés dépassent légèrement de la hotte. Ne distinguant aucune poignée, il se penche pour en étudier le mécanisme.
- Fichtre ! Comment ça marche, ce truc ? marmonne Jérôme.
- Le bouton, Capitaine ! Sur le côté. Appuyez, vous allez voir, dit un technicien de l’identité judiciaire, tout de blanc vêtu. Fantastique, non ?
Une fois le poussoir enfoncé, en effet, le mécanisme se met en branle, presque silencieusement, la cheminée se retrouvant close la seconde suivante.
- Pas mal, oui… Probablement très onéreux, commente Jérôme à voix basse. Et pour nettoyer les vitres ? Comment s’y prend-on ?
- L’interrupteur, encore lui ! Regardez mieux : les marques sont un peu effacées mais il indique les diverses manœuvres. En pressant sur la droite, on actionne uniquement la vitre de droite… Et ainsi de suite. Pour les relever ou les abaisser simultanément, vous enfoncez le bouton au centre, comme tout à l’heure. De toute façon, ce sont des vitres autonettoyantes. Un coup de chiffon, et hop, le tour est joué !
Jérôme s’essaie aussitôt, se divertissant tel un enfant avec un nouveau jouet.
- Eh ! Capitaine ! C’est ici que ça se passe ! se fait-il tancer, de l’autre bout de la pièce
- J’arrive ! crie Jérôme à celui qui vient de l’interpeller. Les volets roulants étaient ouverts, lorsque vous êtes entrés dans la demeure ? continue-t-il, à l’intention du technicien.
- Oui, répond celui-ci. Nous les avons trouvés tels quels.
Malgré le haut plafond et le volume impressionnant de la pièce, le policier se sent soudain submergé par le grouillement bruyant de l’équipe de l’I. J.. Il s’oriente vers la gauche de la salle d’où fusent des éclairs réguliers, caressant au passage les feuilles brillantes du ficus, proche de la cheminée.
- Il y a de la terre au sol, remarque Jérôme en passant.
- On suppose que c’est le chat de la maison qui, en y urinant, a projeté du terreau hors du pot, lui répond le même jeune homme en blanc.
- Un chat ?
- Oui, quand le serrurier a ouvert un superbe angora s’est faufilé entre ses jambes, il a fui dans le parc.
- Vous avez fait un prélèvement ?
- Bien entendu, Capitaine !
- Et ce matou, il est où maintenant ?
- Sais pas !… Sûrement à rôder dehors ?
Le capitaine reprend son chemin, stoppant devant le piano pour examiner les photos, exposées dans des cadres blancs de toutes tailles : paysages en sépia, groupes et portraits en couleur. Il se plaît à deviner qui se cache derrière chaque prise de vue. Celle-ci, les parents. Et celle-là ? Qui est donc cet homme jeune, très élégant, en manteau beige ? Son mari, son petit ami, son frère ?… Elle a été prise sur la promenade du Maréchal Leclerc, avant sa réfection, il identifie le fort Saint Pierre, en toile de fond. Et cette autre ? La famille au grand complet : les enfants et leurs conjoints, les tout petits-enfants, entourant les parents ; c’était un Noël car, dans le coin gauche, se distingue un gigantesque sapin.
- Vous venez, ou quoi ? s’impatiente le légiste.
- Tout de suite, tout de suite, Docteur !
Jérôme se soustrait de sa rêverie. La scène a été quadrillée, il enjambe avec précaution les plaques numérotées dispersées sur le site. Quand le photographe-cameraman aura terminé son travail, chaque indice sera soigneusement prélevé et stocké.
Justement, celui-ci s’affaire autour de la victime, la mitraillant sous tous les angles. Le médecin, vêtu de sa combinaison, referme sa mallette et se relève, prenant appui sur son genou. Jérôme le soutient par le coude. Il a de la sympathie pour lui. Il ne le connaît guère intimement mais travaille à ses côtés depuis plusieurs années. C’est en partie grâce à lui s’il est parvenu à élucider le dernier meurtre. Et si aujourd’hui, lui, Jérôme Cabrol, arbore les galons de capitaine. Outre une compétence hors pair, Georges Ramier est un heureux tempérament, affable et conciliant. Et il est l’ami de ce pauvre commissaire Verdier, parti prématurément à la retraite. Verdier, qui ne s’est jamais totalement remis de son manque de perspicacité dans l’affaire Lamy, même si la maladie qui le rongeait, à cette époque, en était en grande partie responsable.
- Bonjour, Capitaine, lance jovialement le légiste, dès qu’il prend conscience de la proximité de Jérôme. Vous ne semblez pas pressé de me revoir !
- Bonjour Monsieur… Je suis infiniment ravi ! Je le suis moins de la victime, par contre. Et puis, il faut que je m’imprègne des lieux.
- Je ne vous serre pas la main… Mais le cœur y est !
- Notre victime se nomme Viviane Dutilloy, sourit Jérôme. Qui l’a trouvée ?
- Clotilde Dutilloy, la benjamine de la famille. Comme sa sœur cadette ne répondait pas au téléphone ni au portail extérieur, elle s’est inquiétée. Et elle a appelé un serrurier.
- Où est-elle ?
- Il va vous falloir attendre, mon garçon. Lorsqu’elle a fait la macabre découverte, elle a perdu connaissance. C’est l’artisan qui nous a contactés. Elle a été transportée à la clinique Beau Soleil où vous pourrez l’interroger d’ici quelques heures.
- S’agit-il des Dutilloy, négociants en vin ?
- Oui, c’est eux. Simples vignerons à l’origine. Une famille respectable sur la place. Grosse fortune dès le 19ème. La demeure que vous voyez là est une résidence familiale. Je crois que mademoiselle Dutilloy en a hérité au décès de ses parents.
- J’ai entendu dire que le maire de la ville, Hervé Tardiveau, est de la famille. Vous qui connaissez tant de monde, vous pouvez confirmer ?
- Seulement par alliance. Il s’agit de son beau-frère. Hervé Tardiveau a épousé la sœur aînée Dutilloy. Certaines mauvaises langues affirment qu’il s’agit, de sa part à lui, d’un mariage de raison, si vous voyez ce que je veux dire : la fortune des notables au service de l’élu.
- Parfait, en conclut le capitaine, un tantinet désabusé. Nous savons donc que cette enquête va probablement faire des remous. Et générer pas mal de pressions. Sinon, vos premières constatations, ça donne quoi ?
- La victime a vraisemblablement succombé à la suite de sa chute sur le coin de la table basse, que vous voyez là. Il y a une petite mare de sang sous la tête… Un meuble magnifique, cette table, qui ne lui a malheureusement laissé aucune chance. Sûrement les cervicales ? L’autopsie devrait le confirmer.
- Ne pourrait-il pas s’agir d’un banal accident ?
- A première vue, je ne vois pas comment une jeune femme, en l’absence du moindre tapis, aurait pu chuter de cette manière. Et puis…. Si elle avait malencontreusement trébuché, elle se serait retrouvée sur le ventre plutôt que sur le dos. Regardez, Capitaine !
Le légiste s’agenouille à nouveau près du corps et, du bout des doigts, bascule délicatement le visage de la morte sur le côté, dévoilant sa joue droite.
- Vous voyez, ici ? Ce sont indéniablement les marques laissées par une gifle. Vu la teinte, je pense qu’elle l’a reçue ante mortem, peu de temps avant qu’elle ne décède.
Découvrant ensuite le bras gauche de la défunte, Georges Ramier ajoute :
- Voyez… Il y a des ecchymoses ici, comme si on l’avait très fortement agrippée. Elle s’est défendue avant de mourir. Il faudra contrôler les ongles, voir s’il y a de la peau ou du sang.
- Ses chaussures, également. Les escarpins sont trop loin du corps pour évoquer un malencontreux accident, renchérit Jérôme.
- C’est vrai.
- Pensez-vous que la marque laissée sur la joue puisse nous renseigner sur son auteur ?
- Elle s’est enduite d’une sacrée couche de fond de teint. Pourtant, selon moi, elle n’avait pas besoin de ces artifices pour être jolie car, de toute évidence, elle avait une peau magnifique. Passons ! En couche épaisse, le fard, que ce soit du fond de teint, de la poudre ou une crème solaire, est un véritable révélateur. Là, malheureusement, j’ai l’impression que ça ne donnera rien. Voyez, explique le médecin qui, venant de se redresser, simule le geste sur le capitaine. Les extrémités de mes doigts touchent à peine votre joue. C’est d’autant plus vérifiable lorsque le visage est menu, comme c’est le cas avec elle. Par contre, j’en suis quasiment sûr : vu l’ampleur laissée par la paume, c’est une main masculine qui l’a frappée.
- Vous me confirmez ces éléments dans votre rapport ?… Dites-moi ! Elle est maquillée. Vêtue élégamment, de surcroît. Elle organisait une réception ?
- Rien ne le laisse supposer. Pas de couverts, aucun verre, pas de plats en cuisine…
- Le ménage a peut-être été fait ?
- Peut-être, après tout.
- Pensez-vous qu’il y a eu violence sexuelle ?
- Apparemment, non. Aucune ecchymose sur les cuisses. L’autopsie nous en dira plus. Pareil pour l’heure de la mort.
- Vous en avez une vague idée ?
- Eh bien ! Etant donné la rigidité cadavérique et l’aspect des bleus… Je dirais… Entre douze et dix-huit heures ?…
- Soit dans la soirée d’hier ?
- C’est ça. A quelques heures près ! L’examen du bol alimentaire nous en apprendra sans doute davantage.
- Comme d’habitude, Georges…. Vous faites le plus rapidement possible ?
- Comme d’habitude, sourit le médecin en se grattant la tête. Dans ce cas, il vaut mieux que je file de suite au labeur.
Le regardant s’éloigner, Jérôme repère une claudication dans la démarche du vieil homme. Ce dernier a depuis longtemps disparu de l’embrasure de la porte que Jérôme la fixe encore, le regard vague, ne remarquant pas que Gilles vient de le rejoindre, tandis que les brancardiers chargent le corps sur la civière, après avoir refermé la housse de protection. Gilles toussote.
- Alors ? Ton avis ? se ressaisit Jérôme.
- En faisant le tour complet de la villa, je… je n’ai décelé ni forcement de serrure, ni… ni bris de glace ; apparemment, il n’y a pas eu vol non… non plus. Ce dernier point reste à vérifier malgré tout. Par conséquent, on peut pro… probablement écarter la thèse du cambriolage qui… qui aurait mal tourné. J’ajouterais que la victime co… connaissait sûrement son agresseur.
- Effectivement, Gilles, en l’absence d’effraction et avec le type de violence exercé, cette interprétation est des plus plausibles.
Le petit Gilles, frais émoulu de l’école de police, a choisi le sud de la France pour sa première affectation. Voilà seulement quelques mois qu’il a intégré le service et Jérôme apprécie autant le jeune homme de vingt-quatre ans, généreux et franc, que l’enquêteur opiniâtre, consciencieux et un tantinet rebelle qui n’est pas sans lui rappeler ce qu’il était lui-même à ses débuts. Jérôme pressent qu’il a du flair, un instinct prometteur. Gilles accorde une place prépondérante au relationnel et à l’écoute. Jérôme apprécie ce trait de caractère qu’il considère comme un talent rare au sein de la police. Hormis les crimes crapuleux, en effet, chaque assassinat recèle une histoire, souvent tortueuse et obscure. Celle du disparu, intimement mêlée à celle de ses proches. Pour le jeune capitaine, savoir écouter, déceler les non-dits, décrypter les récits constituent une part fondamentale du travail de l’enquêteur. Il est ravi d’avoir hérité d’un tel collaborateur, soulagé de ne pas être tombé sur une tête brûlée ou un tempérament indomptable. Gilles pâtit, néanmoins, d’un léger handicap. Cette spécificité, au demeurant occasionnelle, loin de nuire à son efficience, il en est convaincu, s’avèrera parfois bénéfique. Il pense notamment à ces interrogatoires où l’apparente maladresse du policier tend à affaiblir la défiance et la circonspection du suspect. Quand Jérôme s’en était aperçu, la toute première fois, il avait été fort étonné que Gilles fût parvenu aux termes de ses études au sein de l’école de police. Curieux de nature et intrigué par cette apparente inadéquation, il avait usé de subterfuges pour consulter son dossier scolaire. Dès le premier coup d’œil, il avait clairement conçu pourquoi ses juges s’étaient montrés indulgents. L’élève officier Gilles Bourdon était excellent dans tous les domaines, qu’il s’agisse de droit pénal ou d’entraînement au tir. En tous cas, plus que lui, et ce n’était pas peu dire.
- Tu as pensé au répondeur ? s’enquiert Jérôme.
- Oui ! Mais… mais il n’y avait aucun message ! Par contre… Grâce à la touche « Rappel », j’ai le dernier numéro com… composé. Je vais rechercher de ce côté-là. Fa…facile car c’est un numéro local. De… de toute façon, je vais demander au fournisseur les relevés de co… communications des deux derniers mois.
- Pense aussi aux agenda, sac à main, téléphones, et tout le toutim. Il n’y a pas d’ordinateur ?
- Si, si ! Il y en a un ! Un portable que j’ai embarqué, il se trouvait dans la chambre à coucher à l’étage. Par contre, aucun mobile dans la maison. Etonnant, non ? L’équipe l’a pourtant passée au peigne fin. Je vais vérifier auprès des opérateurs, si oui ou non, elle en avait un. Patron ! Avant de partir, vous devriez jeter un coup d’œil à la chambre de la victime.
Lorsque Jérôme ouvre la porte au premier étage, un vertige le saisit qui le contraint à s’adosser momentanément au chambranle.
- Im… impressionnant, n’est-ce pas ? jubile le lieutenant qui l’a suivi.
Hormis le sol moquetté, la pièce n’est tapissée que de glaces. Plafond y compris. Où que se porte son regard, Jérôme ne voit que lui. Lui et le lit. Un lit défait jusqu’au chamboulement, qui lui apparaît comme l’élément clef. Un lit rond, gigantesque, aux draps chiffonnés à l’excès laissant entrevoir, par place, le matelas. Par la double fenêtre aux voilages tirés, la lumière peine à pénétrer car un gigantesque pin parasol, abritant le balcon, filtre la clarté du jour. Le capitaine appuie sur l’interrupteur mural. Disséminés dans la chambre, des lampes diffusent une lumière tamisée, une douce mélodie se fait entendre. Dans un coin, le couvre-lit de satin et une multitude de coussins jonchent le sol. Jérôme s’approche. Il effleure nonchalamment la soie paille des draps et ce contact fugace le trouble. Un effluve en émane, un parfum de marque, mâtiné d’un autre, moins subtil.
- Les draps ! Ils ont oublié les draps ! s’emporte Jérôme.
- Non…non, chef ! C’est… C’est moi qui leur ai dit de les laisser en place pou… pour l’instant, pou… pour que vous constatiez l’é… l’état de la chambre.
- Et tu as pensé à la salle de bain ?
- Oui, oui… Et les bijoux étaient tou…toujours dans le coffre lorsque nous l’avons ouvert ! Je…je l’ai moi-même vérifié. Re…regardez, à présent, ce que j’ai trouvé sur la co…commode de la chambre ! dit Gilles, extrayant de sa poche un sac de plastique transparent dans lequel est glissé un porte-cigarettes apparemment en or. Il devait appartenir à la pro… propriétaire des lieux. Vous…vous les voyez, là, le V et le D ?… En plus, regardez : il y a de bel… belles empreintes ! J’espère qu’elles seront exploitables. Vous savez ce qu’il y a, à l’intérieur ?
- Des cigarettes, je suppose ?
- Oui, mais pas… pas n’importe lesquelles. Ce sont des « Sweetness » !
- Des Sweetness ?… Jamais entendu parler.
- C’est de la drogue, patron ! Une drogue presque légale. Très prisée chez les étudiants. C’est d’ailleurs souvent eux qui fabriquent clandestinement ces clopes.
- Presque légale, tu dis ?
- Ce ne sont que des plantes, essentiellement des feuilles séchées de khat et de sauge. Une sauge particulière, de la salvia divinorum, si je me souviens bien... Alors que la sauge est autorisée en France, le khat ne l’est pas.
- Et quels bienfaits procurent-elles donc, ces substances ? Puisque tu as l’air d’en connaître un rayon, sur le sujet ! se moque Jérôme, qui constate une fois de plus qu’une fois lancé en terrain connu, Gilles ne bégaie plus.
- Ce type de stupéfiant circulait dans les rangs de l’école de police. Je ne l’ai pas testé personnellement, explique Gilles. Quelques-uns de mes potes, eux, en consommaient plus ou moins régulièrement. J’ai pu en observer aisément les effets. Le khat est un puissant énergisant, comparable, par ses retentissements sur l’organisme, à ceux provoqués par les amphétamines. La sauge, elle, serait plus particulièrement relaxante. Le Sweetness provoque un état euphorique, une forme de béatitude également, couplée à une forte excitation y compris sexuelle. Un aphrodisiaque, quoi ! J’ai immédiatement compris en ouvrant le porte-cigarettes… L’odeur, dans la chambre, une odeur forte, écœurante. C’est caractéristique du Sweetness. Le Labo confirmera, j’en suis certain !
- Oui, d’accord. Seulement, en plus de celle-ci et de l’effluve du parfum, le parfum de mademoiselle Dutilloy, j’imagine – que mettait-elle ? Tu as regardé ?
- « Poison », de chez DIOR.
- Oui, c’est ça ! Je savais que je le connaissais. Un parfum capiteux, parfait pour une brune. Pourtant, si ton odorat est suffisamment développé, Gilles, tu peux en déceler un troisième.
Gilles affiche une moue dubitative.
- Le sperme, voyons ! s’exclame Jérôme. Une fragrance particulière, avoue-le. A la fois délicate et âcre. On a fait l’amour dans cette chambre. Et pas mal ! La pièce en est imprégnée alors que la jeune femme, en bas, est morte depuis au moins douze heures. L’état du lit s’explique et l’analyse des draps devrait le confirmer. On a retrouvé des capotes ?
- Oui, dans… dans la salle de bain, juste à cô… côté. C’est vrai qu… qu’il y en avait bon nombre. dit Gilles tout rougissant, ce qui amuse le capitaine.
Sans un mot, les deux hommes rejoignent leur véhicule garé rue Jean Vilar. Jérôme a oublié les pieds-de-mouton, il n’a même pas un regard pour la mer aussi furtif soit-il. Depuis qu’il est sorti de cette chambre, il se sent oppressé. Sans pouvoir dire pourquoi, l’inspection de la pièce l’a mis mal à l’aise. Bien sûr, comme d’habitude, il a l’impression de violer l’intimité du défunt. Il entre dans une demeure inconnue sans jamais y avoir été convié, il examine chaque recoin, embarque les papiers personnels, les relevés de téléphone qu’il épluche et analyse. Il met à nu la vie du disparu. Au terme de ses investigations, celui-ci n’a plus aucun secret pour lui. Le médecin légiste, quant à lui, dissèque le corps, le fouillant sans ménagement pour trouver l’indice décisif. Jérôme sait que ces explorations indiscrètes sont nécessaires, que sonder sans vergogne la vie de ces personnes est légitime, que grâce à l’ensemble de ces recherches se dégage souvent la piste menant à l’assassin. Souvent, mais pas toujours. Cette fois-ci cependant, Jérôme se sent plus embarrassé que d’ordinaire. Un sentiment inhabituel le tourmente. Une vague sensation, plutôt. La désagréable impression d’un écœurement imminent.
- Gilles ? As-tu remarqué que parmi les nombreuses photos exposées chez la victime il n’y en avait pas une seule d’elle ?
07:54 Publié dans Actualités, Associations, Livre, Loisirs/Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, policier, crime, assassin, sète, suspens



